Au début des années 90, feuilletant un Science et Vie Micro Mac en imaginant quel Mac j’achèterais si j’avais 40.000 Francs devant moi, j’ai lu un article qui m’a suffisamment marqué pour que je m’en souvienne aujourd’hui. C’était un entretien avec un programmeur qui avait conçu un logiciel pour générer des grilles de mots croisés. Toutes les grilles possibles avec tel dictionnaire. Il expliquait avoir déposé les droits d’auteur pour la totalité des mots croisés produits par son programme et les vendait par lots aux magazines télé et revues de plage. Je m’étais posé quelques questions… Comment pouvait-on posséder les droits sur l’ensemble exhaustif de toutes les grilles de mots croisés qu’un ingénieux programme avait méthodiquement découvert? C’est de la triche, m’étais-je dit, car je sortais alors à peine de l’enfance et devais parler comme ça. Et que sont devenu les façonneurs de grilles de mots fléchés à l’ancienne, ces nobles artisans des cases blanches et noires, une fois leur travail devenu vain et illégal?
Dans la bibliothèque de Babel, Borgès décrit un univers à première vue infini, constitué de salles hexagonales remplies de livres incompréhensibles. Il s’agit en fait de tous les livres de 410 pages qu’on peut écrire avec un alphabet de 25 caractères, incluant les signes de ponctuation et l’espace. Chaque page contient 40 lignes de 80 caractères, ce qui nous donne un total de 25^(410*40*80) = 25^1312000 bouquins (si l’on oublie de considérer que les livres ont un titre). Ainsi l’univers de la bibliothèque de Babel est immense mais pas infini. Un programme qui génère un des ouvrages de la bibliothèque de Babel, c’est l’affaire d’une dizaine de lignes de code. En voici un très bon exemple. Est-il pour autant possible de réclamer des droits d’auteur sur tous les livres que ce script peut générer? Soit, sur tous les livres passés, présents et à venir? Je ne pense pas.
Par contre, m’est venue l’idée que posséder un tel programme pourrait servir à opposer un “déni plausible” à l’accusation de détenir illégalement des œuvres protégées par droits d’auteur. D’ailleurs on n’est pas limité aux livres, on peut de la même façon générer aléatoirement chaque bit d’un fichier binaire d’une taille définie. Selon le théorème du singe infini, à force d’insister, en créant des images ISO de 4,7 Go, on tombera forcément un jour sur une suite de logiciels Adobe ou sur la discographie de Prodigy ou sur je ne sais quel autre fichier que l’internaute aime télécharger sur les trackers bittorrent. On pourra alors objecter que ces fichiers ont été crées par un script qui virtuellement contient tous les fichiers de l’univers. Singe infini, monsieur le juge, singe infini.




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